Je suis de bonne humeur mais c'est traître.

Publié le par Anissa

Ce matin je me suis dit




Ce matin je me suis dit que j'allais rester couchée, que je resterais couchée dans les draps et la chambre noire, les rideaux fermés, que je n'aurais pas de journée, que je serais un vampire, que je serais une personne âgée, une ermitte, une prisonnière, pour qui le monde de dehors n'est pas possible. Les yeux rivés, fixés, collés sur un objet dans la chambre, comme les fenêtres de la pensée, je me suis dit que repousser les couvertures était vain. Allongé, la position allongée est celle de l'homme mort, le sommeil est donc lié à la mort par cette position du corps, ainsi qu'au sexe et à la natation. J'étais seule dans la maison vide. Les autres avaient envie de faire semblant de vivre, le monde entier continuait et continuerait encore et encore et encore après moi, de faire semblant d'exister. Personne ne peut jamais saisir vraiment la Vie toute entière: chacun a ses petites affaires, et cela est tout un univers. Ils ne savent pas, ils ne veulent pas même savoir, ils essayent seulement d'être assez dans le confort pour pouvoir se dire qu'ils ont réussi à être heureux. L'existence pour les 6 milliards de fourmis qui grouillaient derrière mes volets se résumait à la poursuite illimitée du confort, et rien d'autre. Le travail, l'argent, le logement, la nourriture, la petite femme ( ou le gros mari, bidonnant ), la petite baise, les copains, les soirées, les vêtements pour avoir une image qui plaît, quelques gosses et du mal-être dissimulé sous les sourires gras et aux dents jaunes. Ou alors du mal-être non reconnu. J'avais perdu toute confiance en l'être de sexe humain. Il m'était facile de lui attribuer une bêtise excécrable, une cécité incroyable, une tendance innée pour le mauvais, et cela à un titre universel. L'Homme, par nature, est un mal-Homme, et s'il l'est devenu par choix, si l'Homme est dégoûtant en toute lucidité et que ce n'est pas sa destinée, alors ma nausée et mon desespoir n'en est que plus accru. Et puis je dois avouer que je préfèrerais le second choix; ainsi Dieu n'est pas à mes yeux un Coupable aux raisons inconnues qui expliqueraient un acte incompréhensible mais qui sont de justes raisons et non celles d'un coupable. Si l'Homme s'est rendu Déchu de son propre grè et ayant un pouvoir de décision, alors l'Homme est le seul coupable et Dieu est le Déçu. Je restai dans le lit, il était 14heures et je ne pouvais, ne voulais, pas bouger. A quoi bon le mouvement? Et être moi aussi assez humaine pour m'écoeurer pareillement. "Le pessimiste ? Un homme qui en veut à tous les autres hommes parce qu'il les trouve aussi dégoûtants que lui !" Qui a écrit cela? Je ne m'en rappelai pas. C'est une bonne phrase, mais je ne comprends pas le mot " pessimisme". Pour moi, il n'y a que la réalité. L'optimiste est dans l'illusion, et à son opposé, il n'y a que la réalité. Il ne peut y avoir que la réalité. Ou le désespoir. Pas le pessimisme. Je suis réaliste, me dis-je dans mon lit, et quoiqu'il arrive, je resterai sur mes positions. A quoi bon se leurrer, à quoi bon trop espérer de quelque chose lorsque l'on sait que l'on n'a presque rien de bon à tirer de cette chose? Je savais que me réveiller n'allait rien m'apporter, je savais ce qu'allait être ma journée, je savais ce que j'allais faire et ce que j'allais en penser, car tout était déjà prévu, et que je connaissais exactement le déroulement de tout cela. Je l'avais déjà vécu. La Vie, les Hommes en ont fait lâchement la Routine, et moi, si petite, je dois m'y plier, je dois me résoudre à une existence que je n'ai pas choisie, que je n'aime pas, simplement car c'est le modèle sociétaire du 21ème siècle. J'avais, ce matin-là, plus que la simple nausée habituelle dont Sartre a fait un livre. J'avais aussi la lassitude, qui se traduisait en refus. Je ne voulais pas supporter encore une journée de la sorte, et le poids de cette journée, et les si nombreux automates rigides, les pantins maléfiques, les capitalistes sans âme, les hypocrites aux yeux fades et calculateurs, les immeubles gris, les voitures noires, les amoureux que de nom, ces machines à sexe, ces faux intellectuels qui ont une pensée unique, ces amis qui le sont que par peur de la solitude et par envie de notoriété, ces baisers torrides sans chaleur, ces sourires blasés, ces regards hostiles, ces bars à jeunes friqués, ces grandes surfaces à consommation, cette recherche interminable de profit, ce cure-dent payant, ma merde payante aussi, 30c quand je suis pas chez moi, ces limites, ces restrictions, ces laideurs, ces nouvelles technologies pour communiquer, etc, etc, etc, etc, etc, etc, etc, etc, etc, etc, etc. Je suis seule. Je fermai les yeux. C'était blanc. Comme dans l'Aveuglement de J.Saramengo.


suite après

Publicité

Publié dans Juillet 2009

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article