Jardins artificiels
- Mais que fais-tu ici, à une heure du matin, nue et endormie?
- Il n'est pas une heure, et ce n'est pas le matin; il n'y a pas d'heure, et tout n'est que matin.
- Tu es donc nue et ivre, jeune fille?
- Oui, je suis ivre! Ivre d'amour et de nature!
- Ce jardin est artificiel... et tu es seule.
- Je fais l'amour dans les hautes herbes!
- Allez, lève-toi et rentre. Tu n'as pas honte, d'exposer ta nudité à un étranger?
- Mon Coeur ne m'est pas étranger.
- Bon, je veux bien fermer les yeux de mon côté, mais il faut que du tiens, tu les ouvre...
- Laissez mes yeux à mon amoureux. Et au paysage.
- Mais qu'as-tu?
- J'ai l'amour, les fleurs, le chant des oiseaux, et l'éternité.
- Tu délires pauvre petite. Tout cela est beau je te l'accorde, mais ici, il n'y a que toi, moi, et ce foutu jardin en polystirène que je dois surveiller toutes les nuits.
- Il n'y a pas de nuit.
- Il est pourtant une heure, et je vois la lune d'ici.
- Mes fesses sont la lune.
Silence
- Il n'y a que l'Aurore.
- Es-tu folle?
- La normalité n'existe pas.
- Tu n'as pas peur? Regarde-toi: tu es nue, tu délires, et seule avec un inconnu, allongée dans de fausses brindilles très confortables...
- Seules la vie et la mort sont effrayantes. J'ai oublié la vie et la mort. Et puis on ne peut "être seul avec quelqu'un". Mais je ne suis pas avec vous.
- Et avec qui es-tu? Casper?
- Je suis avec mon amour et la nature: je suis avec mon coeur, mon envie, et mon plaisir.
- Tu sais... je peux te comprendre, cela arrive à tout le monde de se sentir l'âme poétique...
-J'ai offert mon âme aux mots et caresses de mon amour, et au chant des oiseaux. Eux-seuls sont poétiques.
-Et toi, tu es quoi?
- Une fille qui fait l'amour dans les hautes herbes, au petit matin.
- Parle-moi de ton aurore, pourquoi n'y a-t-il que le matin?
- Car il n'y a pas de nuit, car il n'y a pas de jour.
- Qu'y a-t-il alors?
- Il y a l'aube!
Rire
- Autant pour moi. C'est que je ne me suis pas encore fait à la nouvelle organisation du temps...
- Vous riez!
- Oui, tu es drôle!
- Merci.
Silence
- Il n'y a pas de temps.
- Pas de temps?
- Pas de temps.
- Mais si, la vie est un compte à rebours, on ne le sait que trop bien.
- Nous ne savons rien.
Silence
- Et pourquoi n'y a-t-il pas de temps?
- Le temps est mort. Il n'y a que l'éternel matin. Regardez comme il est beau.
- J'aimerais avoir ta perception de mon sinistre lieu de travail tu sais! Je ne vois que pénombre, et l'unique et horrible lueur de cette vieille lampe sous laquelle je feuillette ma routine chaque nuit...
Mais dis-moi, comment est-il mort le temps? Et pourquoi? Qui l'a tué? A-t-il souffert? Je l'espère!
- Les questions aussi sont mortes.
- Tu as l'air encore jeune. Ce matin ta famille s'inquiètera, rhabille-toi, et prend tranquillement la route. Je me tairai.
- Ma famille est dans mon coeur. Il n'y a pas de route.
- Ecoute, je suis sérieux maintenant...
- Rien n'est sérieux.
Silence
- Bon, comme tu voudras. Fais ce que tu veux dans ce jardin artificiel, mais tu te débrouilleras demain-matin, quand le monde arrivera.
Silence
- Tu veux que je m'éloigne? Je vous dérange peut-être, toi et Casper, pour vos préoccupations sexuelles?
- Nous faisons l'amour.
- Ah. Eh bien... n'oubliez pas ma part, lorque vous aurez terminé de façonner l'amour.
- Vous? Vous n'êtes rien.
- Merci beaucoup dis-donc! Quelle jolie nuit! Le rêve: on me squatte, me ment, et comble: on m'insulte!
- Vous n'avez pas compri.
- Tu es incompréhensible!
- Vous n'êtes rien, car tout est rien.
- C'est surtout ta raison qui n'est rien!
- Il n'y a pas de raison.
- Pas de raison?! Tu viens de me donner mille raisons que tu n'as pas de raison!
- Vous n'avez toujours pas compri.
- Mais qu'y-a-t-il à comprendre?
- Qu'il n'y a rien à comprendre.
- Je ne comprends pas.
- Il n'y a rien à comprendre!
- Tu joues sur les mots.
- C'est beau, de jouer.
- Cela dépend ce que l'on joue.
- Oui.
- Je rêve! Nous sommes d'accord sur un point.
- Il n'y a pas de rêve. Il n'y aura jamais de point.
- Pas de rêve, pas de point?
- Aucun rêve, jamais de point.
- J'avais oublié qu'il fallait une manière précise pour t'interroger: la précision.
Rire
- Tu as ri!
- Oui. Je ris souvent.
- Pas avec moi...
- Vous ne m'avez pas fait rire, avant maintenant.
Et puis cela ne me fait pas rire, lorsque les autres ne comprennent pas. J'aimerais que tous sachent.
- Avant de te demander "que nous sachions quoi?", je vais revenir sur ces rêves et ces points: pourquoi n'y a-t-il pas de rêve? Moi même en ce moment, je crois rêver...
- Il n'y a pas de rêve, parce qu'il n'y a pas de réalité.
- C'est de la folie. Mais au moins, cela me change de mes nuits toujours identiques.
- La routine, c'est criminel.
- Deuxième point sur lequel nous sommes en accord complet!
Silence
Je vais mettre la suite dans un autre article. Les gens n'aiment pas lire, quand c'est trop long.