Victoire Incessante Eternelle
... Il faut vivre.

S'exténuer à vivre, chaque jour. Etre enfant, d'abord, être naïf, puis atteindre la conscience, un jour, pour se perdre, toujours. Se lever, le matin, fatigué, avec peine, et s'en aller, près, dans la vie, juste-là. Subir l'emploi du temps, chaque heure, supporter le temps, chaque seconde, tâcher de s'y plaire, y rire, en être dégoûtée. Se fonder un avenir, sans cesse, car le temps est calculé, classé, organisé, alors se vouer au travail, sans envie. S'acharner, par tous les temps, par toutes les périodes, et en être déçue, en résultat. Continuer, quand même, car s'arrêter est tout gâcher, pour le même résultat. Se mettre en pause, quelque fois, il faut préserver la santé, mais ne pas les sentir, ces pauses, ne pas s'en servir. Et subir, encore, le travail, le temps, l'obligation. En avoir marre, bien sûr de voir ses idées, si belles, partir en miettes, sans cesse. Se sentir semblable, dans une nuée de robots réglés pour accomplir la même tâche, l'obligatoire. Mais être trop différente, aussi, pour suivre la même voie. Alors sans aller, peut-être, loin de ceux. Parler, rire, regarder, et se taire, fatiguée... ne plus bouger, ne plus voir, s'extirper de ceux, penser un peu trop. Etre là, ensuite, sans être là, par la suite, être présent, mais être ailleurs, pas trop loin, juste-là: dans la vie. Ne plus réfléchir, se demander n'est pas réfléchir, c'est seulement ce que reflette l'esprit. S'endormir, souffrir de la fatigue, en sachant qu'elle ne serait plus cette lourdeur de paupières, si l'envie était. Se fixer, parfois, par un regard immobile, à l'air sans vie, mais ne rêvant que trop de la vie, la vraie, pas celle télé-guidée, fade, sans surprise, celle de l'être de classe moyenne, qui forge son bien-être à chaque seconde. Manger, regagner la force de poursuivre la lancée, manger vite, manger sans goût, manger trop, et y retourner, par la même route, toujours. Aller s'assoeir, là-bas, sur sa vie, et faire semblant d'apprendre ce qu'il faut savoir dans la vie, faire semblant d'écouter, mais ne pas même entendre, trop loin, par la faute à... Ne plus savoir. Tout oublier, tout perdre, tout briser, être bête, en pleurer. Sentir les flots soulever l'âme, sans raison, et se laisser faire, sans chercher à comprendre, subir sans révolte l'acidité du sel, qui ronge les peaux, et les sangs. Pleuvoir le jour, pleurer la nuit, avoir peur d'être innondée, un jour, sans se noyer et rester sèche, à vie. Etre inquiète, toujours, pour tout, pour rien, et jamais, pour tous. Etre inquiète de s'égarer, dans les moments de fixation du regard, à ne plus jamais se retrouver, un jour; être inquiète de ne pas assez bien répondre aux ordres, ceux qui guident dans l'objectif construction-belle-vie-future, être inquiète des résultats, mais pas du travail, du retard, le soir, du délit de raison, être inquiète de sentir la clope, en rentrant, de rentrer hors d'état de raison, mais pas de ne pas rentrer, être inquiète de ne pas vivre heureuse, de perdre du temps, pour le temps calculé, classé, organisé, alors que le temps est compté, être inquiète pour les aimés, de son apparence, pour son existence, du manque de temps, être inquiète de tout, et de rien, car tout est rien et que rien est trop tout. Ne plus essayer de faire partager ses idées, ses goûts, ses couleurs, car il faut trop de temps pour qu'ils soient compris, et qu'ensuite ils sont copiés, sans être bien compris. Alors sourire à tous, mais rester seule, et parler de ce qu'il faut à tout prix obtenir, un bon statut social, et écouter vanter les aptitudes et vanter les performances, et regarder mettre en relief le pouvoir séducteur, en embrassant sans arrêt, même quand l'envie n'est plus, même si elle n'a jamais été, se mettre en couple pour dire d'être en couple, même avec la laideur pour partenaire, vanter sa compagnie. Alors pour répliquer, rester seule, sans attendre pour autant, on n'attend rien sans espoir, alors subir, la solitude à moitié choisie, car vanter le ridicule est riducule. Tolérer l'incompréhension des normaux, la perplexité, le dédain, en sourirant, en riant parfois à pleines dents, en bouffer plus d'un, sans qu'ils le sachent, quand ils le perçoivent si fort qu'ils en crèvent, car ils ont peur. Ne rien revendiquer, avoir l'attitude passive, le comportement de celle qui est là sans le désirer dans ces conditions, l'allure lente et posée du j'm'en-fous-tisme qui sommeille en tous, qui se réveille lorsque la motivation est restée derrière. Eveiller aussi l'intérêt de beaucoup, passer devant lui, par indifférence désespérée. Et détruire ses capacités, nombreuses: inexploitées, mais s'en sortir assez, quand même, en voulant plus que ça pourtant. Travailler, parfois, pour rien, parfois, en être dégoûtée, souvent. Attendre la fin, de la journée, pas du jour, pas la nuit, attendre la fin du labeur, sans espoir, simplement par certitude qu'elle arrivera. En être un peu déçue, car elle est identique, lisse, lisse, droite, sauf qu'il y a un brin d'obligation en moins, un brin seulement, finir une journée par une rentrée n'est pas toujours désiré, même avec la fatigue, omni-présente dans l'ennui, oubliée dans la vie. Mais ne pas pouvoir, alors penser sa liberté, c'est tout, c'est peu, c'est ainsi. La saisir, quelques fois, braver l'obligation, ne pas se présenter, être loin, être bien, mais en payer les conséquences, qui ne font pas beaucoup de mal lorsque l'on sait que bientôt, la prise de liberté sera renouvelée, mais qui attristent quand c'est rare. Etre seule alors, s'énerver seule, vouloir tuer seule, en avoir marre seule, parler seule, à soi-même, vouloir être seule ce moment, et rentrer encore en retard, seule ce soir. S'échapper des murs emprisonnant l'âme, prendre le chemin le plus long, être belle, être belle, bien sûr, pour rien, et tirer bouffée sur bouffée sur bouffée sur bouffée sur bouffée, en récompense, pour se punir, pour faire justice, pour maintenir l'esprit, pour anéantir la pensée, pour détendre les muscles, marcher vite, pour changer, visiter les rues, inconnues car la ville est trop laide, être belle, être seule. Continuer, tout droit, toujours tout droit, pour avancer.
Et rentrer,
pour l'inutile de demain.
( Il suffit de tout mettre au masculin si c'est un mâle qui lit. )