RENE BARJAVEL ( fiction )
La nature au parc Barbieux
Il vente, légèrement, sur les arbres au mille feuilles du parc Barbieux. Elles sont encore vertes, et fortes, malgrè la période hivernale. Elle, se fait rude pour les Hommes. Il s'emmitoufflent presque tous, ces temps-ci- dans des lainages chauds et confortables, pour y faire contre-attaque. A ce froid. Les feuilles mortes couleur auburn- car il y en a aussi des moins coriaces, valsent à travers le parc. Un couple vint à passer- comme chaque soir à cette-heure précise, tous-deux un attaché-case à bout de bras. Ils traverssent le parc Barbieux, chaque soir d'un pas pressé, bras-dessus bras-dessous et emmitoufflés jusqu'au cou. La nuit tombe doucement tandis que le froid gèle ardamment les bouts d'orteils des piétons. Les feuilles sont belles ici, tout de même, et il doit faire bon vivre dans un tel lieu, d'être emmitoufflé et amoureux. Le dernier tram est passé maintenant, mais, seul au parc Barbieux en cette période, on n'a plus vraiment la notion du temps.
Chaque soir, René Barjavel regarde passer le couple, après s'être attardé sur le cheminement des feuilles et de l'air. Dans le silence absolu d'un soir d'hiver au sein du jardin public, Barjavel perçoit parfaitement les rares mots qui s'y égarent. Le lac reste, contrairement aux feuilles parfois agitées par le vent, toujours calme et posé. Même le caquetement des canards ne semblent pas le déranger. René Barjavel aime s'identifier aux lacs, il les admire plus encore que les arbres feuillus et ridés. Il se sent étroitement lié à la nature. Le couple passe devant lui, comme à l'habitude. Ils ne paraissent pas voir le banc qu'il occupe, il est pourtant mal arrangé- ce banc- avec sa peinture écaillée, effritée, de toutes parts, les tags au marqueur noir qui le décorent, et lui dessus. Les pigeons volent beaucoup au parc Barbieux, alors quelques tâches d'une blancheur douteuse peuvent parfois joncher le dossier- jadis vert, du banc. Mais chaque fois, Barjavel prend soin de les effacer avec son mouchoir en tissu à carreaux rouges. Il a gardé le goût de la propreté, cependant les pigeons ne lui inspirent que de bons sentiments. Il juge leur vol apaisant, aime leur timide compagnie, s'attendrie de la banalité de ces oiseaux et leurs ailes naïves lui fait imaginer son propre envol. René Barjavel préfère aussi leurs chaleureux roucoulements aux caquètements sans gêne des canards et des poules d'eau. Le couple est passé. Il les regarde de dos, il a ses habitudes l'homme, et il les regarde jusqu'à ce que sa portée de vue ne lui permette plus. Ce soir encore, leur passage fait naître un étrange sourire sur ses lèvres gercées. Car, et cette litanie dure depuis qu'il les a "rencontré", les deux jeunes gens se parlent du travail au burreau- ils ronchonnent sur leur propre journée, et de la météo- ils se plaignent du froid. Mais le sourire, contrairement au lac, aux feuilles et aux pigeons, ne ravive rien dans le visage sombre de Bajavel. Il ne fait qu'ajouter une touche de bizarrerie à la mélancolie qui y est ancrée. Au fil des heures, le vent se fait de plus en plus violent et les feuilles mortes virevoletant frénétiquement seraient jurées plus vivantes que celles frémissantes, sur les branches. Le ciel s'obscurcie, les canards se taisent et les pigeons dorment, le lac reste identique, silencieux, fidèle à lui-même. Austère emblême de la sagesse. René Barjavel, encore assis sur son banc, n'est pas emmitoufflé, n'a plus d'emploi depuis... depuis qu'il a perdu la notion du temps, et ne se donne plus le droit d'aimer.
Le parc Barbieux est effrayant pour certains, à cette heure-ci. Pour lui, il est à son image, sombre et mélancolique; et puis l'homme ne connaît plus la peur. Il arrive que quelque drogué ou SDF vienne à squouater l'un des bancs autour de lui pour la nuit. Il arrive aussi l'heure où Barjavel se lève de son banc: il vaque simplement à ses habitudes.
Suite bientôt.