Partager l'article ! Je t'aime la vie, sans ironie: ...
a dit la vie
John rentrait chez lui, chemin habituel, pourtant, avec la démarche revenue d’ailleurs, et l’air lointain d’avant : revoilà ce type qu’il avait un peu oublié, comme un camarade d’autres temps. Pas vraiment le bienvenu, mais bon, ‘fait avec. John ne pensait pas, quoi, il avait déjà tout pensé, fini, ça. Inutile. Que faire alors, comment gérer le trouble qu’il ressentait à nouveau, comment le contrôler, s’il ne pouvait plus chercher à le définir. De toute façon, c’est impossible de traiter le mal invisible. Impossible. Alors, alors quoi ? On ne sait pas, on ne sait pas. Juste, c’est dégueulasse. Pourquoi mentir ?
C’est dégueulasse, tout. Même les beaux paysages. Même les beaux mots. Et, peut-être aussi, les belles promesses. C’est triste, triste à chier mais, que voulez-vous. Dites-lui un peu vous, à John, ce qui reste, ici, ce qui demeure, sans faille, sans risque. Toujours. Il attend votre réponse. Il attendra longtemps, jusqu’à la mort. Vous avez pas la réponse. Y’en a pas. C’est comme ça. John se demandait quand même, en marchant, il y avait bien quand même une question qui lui trottait encore, il se demandait si la Beauté également, avec tout le reste, pouvait s’effacer, si on l’avait trop consommée.
S’effacer non pas réellement, mais vous comprenez, s’effacer de votre regard. Lui ne voulait pas admettre cela, une chose unique pour laquelle il s’était permis d’attribuer une pérennité certaine, intangible était la Beauté brute. « Ce qui est beau par nature ne peut pas, en aucun cas, tourner laid », comme une règle chimique que rien ne pourrait venir infirmer. Il pensa qu’il y avait deux possibilités rationnelles si cela arrivait quand même : soit l’individu qui porte le regard n’est en fait qu’un foutu aveugle, soit l’individu portant le regard n’est qu’un foutu aveugle.
John avait toujours eu de nombreux principes, mais aujourd’hui, il sentait qu’il ne croyait plus en rien. Une seule chose dont il était sûr, sa solitude. Le reste, il l’acceptait mais, n’accordait foi et confiance en rien. Inutile. Il y a longtemps qu'aucune folie n’était venu le surprendre. Ce manque d’inattendu l’avait peut-être endormi. Des siècles qu’il se sentait en torpeur. Et qu’il avait la sensation de trimbaler avec lui, partout où il allait, un artiste mort. Encore un beau gâchis, pensa John.
Mais, de toute manière, l’art… Inutile.
L’homme n’attendait plus rien de la vie, c’est pas qu’il était totalement vieux et désespéré, non, il aurait bien voulu, réussir encore à rêver un peu. Mais, que restait-il à attendre ? Le bonheur et la satisfaction, inventions, la réussite, autre chimère, l’amour… l’amour, l’être humain lui avait appris à en avoir peur. Comment aimer une femme si l’on n’a pas confiance en l’humanité. Aucune ne pouvait lui apporter ce dont il avait besoin, simplement car aucun Homme n’avait assez de cœur et d’honnêteté, assez de dignité, de hauteur dans l’âme, et d’humilité, pour Aimer comme lui entendait qu’il fallait Aimer.
Il avait renoncé aussi à toute idée d’amitié. Pareil. Simplement, car, il n’avait trouvé nulle part quelqu’un qui, un peu, lui ressemblait. Evidemment, c’était lui, le problème. Le problème dans toute son ampleur et sa globalité, le problème depuis la naissance, jusqu’à peut-être l’éternité. Sauf si Dieu le voulait autrement. John priait encore, parfois. C’était devenu plus rare qu’avant, mais il n’avait pas perdu la foi pour autant. Seulement, il se sentait coupable et se laissait un peu aller.
Quand il se mettait à prier, chaque fois, il pleurait en même temps, ses conversations avec Dieu duraient des heures, il versait tout d’un coup, puis s’endormait. Quand il se réveillait, il avait récupéré la même froideur, la même dureté, dans l’air, et dans le regard. Sa vie n’avait pas de sens, il ne lui trouvait plus de but depuis pas mal de temps. C’était pas qu’une question d’espoir, c’était, pour une fois, bien moins profond que ça. Concrètement, il avait beau chercher, il ne trouvait plus d'objectifs vraiment valables à atteindre.
Il ne s’intéressait plus à la politique, il avait compris que ce n’était qu’un passe-temps dont tous les combats menaient à des chemins qui ne menaient à aucune vraie destination. Des culs-de-sac. Il se disait que l’individu n’a jamais sa place en politique. Et il ne supportait pas les masses depuis des lunes, alors il se contentait de rester chez lui, obéir à la seule loi du temps.
Il ne buvait même plus, parfois, il fumait une cigarette, mais, inutile. Il avait cessé de lire les œuvres des autres, ça lui arrivait de relire ses journaux de jeunesse, du temps où il avait encore des désirs. Il aurait bien voulu, vouloir encore, mais il ne savait pas ce qu’il restait à souhaiter.
Aussi, John avait abandonné l’écriture. Pourtant, paraissait qu’il avait un peu de talent. Mais à quoi cela lui avait-il servi ? Le talent, inutile. Dans sa vie, il avait possédé l’argent, cela lui avait apporté le confort, la tranquillité matérielle, mais il sentait qu’il avait toujours faim, une faim différente. Aucun or massif ne pourra vous nourrir de cette faim-là. Aujourd’hui, il lui arrivait à nouveau, quelques fois, de ressentir ce tiraillement dans les entrailles, c’est une aspiration à autre chose. Quelque chose d’inaccessible, d’introuvable.
Mais, de toute façon, ce qui est invisible est inaccaparable. Il aurait voulu pouvoir lui aussi, prétendre « avoir » en parlant simplement des trucs concrets. Il ne serait jamais à la hauteur. Ses six milliard de frères ne seraient jamais ses amis. John rentrait chez lui, il n’attendait pas la mort, il ne connaissait cependant plus la vie, le monde était un cadavre que six milliards de vers, ses frères, rongeaient peu à peu depuis des millénaires. Un cadavre qui suffoquait, sans avoir le choix.
Bientôt enterré, de toute manière.